Paul. — Je propose de raconter aujourd’hui une histoire plutôt gaie, bien qu’elle se soit passée pendant les mois tragiques de la Terreur.

Edmond. — Il est rare que les contes se terminent mal.

Paul. — Ce n’est pas un conte. Le fait a été rapporté dans ses Mémoires par Monsieur de Vaublanc, comte de l’Empire, qui fut aussi préfet des Bouches-du-Rhône et ministre de l’intérieur sous la Restauration.

Edmond. — Fort bien ! Nous écoutons.

Paul. — Un brave gentilhomme, M. de Châteaubrun, était conduit ce jour là vers le lieu du supplice dans la fatale charrette, avec une vingtaine d’autres condamnés. Je passe sur les préliminaires. Autour de la guillotine, les spectateurs comptaient les coups : une tête, deux têtes, trois têtes, que le bourreau présentait chaque fois à la foule. De bonnes dames assises sur des tabourets pliants se réjouissaient du spectacle en tricotant des habits chauds pour leur progéniture. Bientôt, douze têtes furent tombées. La routine, quoi !

Edmond. — A t’entendre, c’est presque jubilatoire.

Paul. — Au onzième condamné, la lame triangulaire refusa de tomber. Le bourreau interrompit un bâillement, et essaya une deuxième fois. Peine perdue, la machine à tuer était en panne. A première vue, il semblait qu’un des montants verticaux avait bougé, déréglant le parallélisme des glissières. Le plus jeune des gendarmes partit à la recherche de l’ouvrier de service, qui s’était éclipsé pour vider une chope dans l’estaminet voisin.

Edmond. — J’imagine volontiers la contrariété des spectateurs.

Paul. — Oui, la colère grondait tandis que l’ouvrier s’activait ; sans grand résultat d’ailleurs, tant le réalignement du montant s’avérait difficile. Il fallut faire appel à de la main d’œuvre supplémentaire. L’interminable attente devint vite insoutenable. Malgré l’allongement des jours, en cette dernière décade de mai 1794, le soir descendait en étirant les ombres. La foule était encore dense, et curieusement, les condamnés n’en étaient séparés par rien : toute fuite eut semblé impossible, car chaque sans-culotte jouait un rôle de gardien. Les misérables victimes, exténuées, plongées dans un état second, attendaient sans velléité de résistance. Malgré cela, peu de chose les distinguait des spectateurs, sauf peut-être la large échancrure qui dégageait leur cou pour ne pas gêner la pénétration de la lame.

Edmond. — Tu nous fais froid dans le dos !

Paul. — Tu me fournis à propos la nécessaire transition pour faire plus ample connaissance avec notre héros. Au milieu de cette assemblée disparate, où se côtoyaient la cruauté et le désespoir, Antoine Gaspard de Châteaubrun se laissait aller à ses tristes pensées. Comme ils étaient déjà loin, les jours insouciants de sa liberté. Tant de chers compagnons avaient disparu dans la tourmente ! Levant les yeux vers le ciel, Antoine Gaspard aperçut alors le pâle croissant de la lune, encore peu visible, qui s’était placé exactement entre les deux montants de l’échafaud. Il ressentit cette apparition comme une ultime provocation. Pourquoi s’avisait-elle de le narguer, cette enchanteresse de ses nuits de jeunesse ? Il se souvint des railleries dont il accablait Alphonse de Montillac, son ami d’enfance, qui s’était pris de passion pour ce qu’il appelait la science astrale, et vivait littéralement avec les phases de la lune. Combien de fois lui avait-il demandé avec ironie ce qu’il fallait craindre le plus, le passage de la Lune sur son ascendant zodiacal, ou la naissance d’un descendant au moment de la pleine lune ! Alphonse se montrait insensible à la moquerie, et changeait de sujet.

Edmond. — J’apprécie ce petit zeste d’astrologie dans une bien triste histoire.

Paul. — Notre héros semblait apprécier lui aussi, et malgré l’horreur de sa situation présente, il se prit à sourire tout en retournant contre lui-même l’esprit caustique qu’il avait si souvent exercé contre les autres :

« Mon pauvre Antoine Gaspard, s’écria-t-il intérieurement, que dois-tu attendre ce soir de la Lune ? Te rappelle-t-elle que tu mettras tout à l’heure la tête dans sa petite sœur la lunette ? »

Écrasé de lassitude, il eut un petit étourdissement et sentit qu’il allait tomber ; mais la foule autour de lui le portait. En réalité, les spectateurs se désintéressaient complètement de lui. Enervés, frustrés, revendicatifs, ils gardaient les yeux rivés sur les opérations de réparation, attendant avec une impatience grandissante la reprise du spectacle. Les gendarmes, qui s’impatientaient aussi, harcelaient les ouvriers. Dans ce tumulte, Antoine Gaspard se sentait seul au monde. Il se souvenait maintenant de ce jour d’été où son ami Alphonse l’avait contraint à l’accompagner dans la garrigue pour observer une éclipse partielle du soleil :

« Aurais-je pu imaginer à l’époque, pensait-il, qu’un soir viendrait où la Lune s’intéresserait à ma petite personne pour l’éclipser à son tour ? »

Saisi d’un nouvel étourdissement, il s’abandonna à la fatigue, son poids se fit plus lourd, et la foule, uniquement préoccupée des mouvements de l’ouvrier, lui ouvrit progressivement le passage.

Edmond. — Je sens venir le dénouement. La scène qui se joue est hallucinante. Tandis que la mort rode, et que des destins s’achèvent, une divinité bienveillante veille sur ton héros.

Paul. — Oui. Peu à peu, et sans s’en rendre compte, Antoine Gaspard avait reculé en périphérie du cercle de la meute des voyeurs. Brusquement, il ne se sentit plus porté par ses voisins, et faillit s’effondrer. Alors il reprit ses esprits, et réussit à atteindre les premières maisons sans attirer l’attention. Dissimulé dans une encoignure, il entreprit d’user la corde qui liait ses mains contre l’angle saillant d’une pierre.

Edmond. — C’est vraiment émouvant.

Paul. — La nuit tombait maintenant et les supplices avaient repris. Personne ne faisait attention à lui, à moitié dissimulé qu’il était dans la pénombre. Le quart d’heure qui s’écoula avant que ses bras ne se retrouvassent libres lui parut durer une éternité. Son premier soin fut de rajuster son col et de fermer haut sa veste. Il avisa un grand chapeau tombé sur le sol, et s’en coiffa. Plus rien ne le distinguait désormais des badauds. Les gendarmes ne s’étaient pas préoccupés de compter le nombre des victimes restantes, et le bourreau n’en avait cure. Antoine attendit la dispersion de la foule pour partir en se mêlant à elle. Levant les yeux vers le ciel, il contempla la face joviale de la Lune qui semblait se moquer tendrement de lui, et lui fit une grande révérence.

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